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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

La volonté du personnage

"Le théâtre est verbe et non simple adjectif"

Extraits choisis de "Jeux pour acteurs et non-acteurs" d'Augusto Boal

L'hypertrophie de la subjectivité était visible et sensible chez les acteurs sortis de l'"Actor's Studio". Ils pensaient tant, ils imaginaient tant de choses pour chaque phrase, pour chaque mot qu'ils disaient, que leur interprétation était incroyablement lente, truffée d'actions et d'activités secondaires. Personne ne répondait à une question sans auparavant caresser son verre, se gratter la tête, respirer à fond, toussoter, se tordre le cou, regarder de travers, froncer le sourcil et enfin répondre oui ou non.

Ce type d'interprétation surchargée d'intentions finissait même, à la limite, par changer le style de la pièce qui de "réaliste", devenait "expressioniste" : le temps réel était le temps subjectif du personnage et non le temps objectif de l'inter-relation des personnages.

(...)

Un excès de subjectivité peut amener à la rupture des relations entre les personnages et la création de lacs émotifs isolés. Or notre but n'est pas d'exhiber des émotions, mais de créer des fleuves en mouvement, de créer une dynamique. Le théâtre est conflit, lutte, mouvement, transformation, et non simple exhibition d'états d'âme. Il est verbe et non simple adjectif.

(...)

Le concept fondamental de l'acteur n'est pas l'"être", mais le "vouloir". On ne doit pas demander "qui est-ce ?", mais "que veut-il ?". La première question peut conduire à la formation d'un lac d'émotion, tandis que la seconde est essentiellement dynamique, dialectique, conflictuelle et par conséquent théâtrale.

Mais la volonté choisie par l'acteur ne peut être arbitraire, elle sera au contraire obligatoirement la concrétion d'une idée, la traduction en termes de volonté de cette idée ou de cette thèse. La volonté n'est pas l'idée, elle est la concrétion de l'idée.

(...)

Exercer une volonté signifie désirer quelque chose qui devra nécessairement être concret. Si l'acteur entre en scène avec des désirs abstraits de bonheur, d'amour, de pouvoir, etc... cela ne lui servira à rien (...) C'est la concrétion, l'objectivité du but qui rendent la volonté théâtrale.

Pourtant, ce but et cette volonté, tout en devant être concrets, doivent en même temps posséder une signification transcendante. Il ne suffit pas que Macbeth veuille tuer Duncan et hériter de sa position. La lutte entre Macbeth et ses adversaires ne se réduit pas à des luttes psychologiques entre gens qui veulent se disputer le pouvoir (...) L'idée centrale de cette œuvre est la lutte entre la bourgeoisie et le féodalisme, les volontés des personnages concrétisant cette idée centrale.

(...)

Toutes les idées ne sont pas théâtrales. Plus exactement, sont théâtrales toutes les idées "en situation" et non leur expression abstraite. L'idée que 2 et 2 font 4, par exemple, peut ne pas être émouvante. Mais si nous prenons cette même idée en situation, c'est-à-dire dans son impact, dans des circonstances précises, si nous la traduisons en termes de volonté, nous pourrons arriver à une certaine émotion. S'il s'agit d'un enfant qui essaie désespérément d'apprendre les premières notions d'arithmétique, l'idée que 2 et 2 font 4 peut être émouvante, comme lorsque Einstein, avec toute l'intensité de sa volonté, découvre un jour émerveillé que E = mc² (...) couronnant ainsi "concrètement" toute une recherche scientifique "abstraite".

(...)

Soyons bien clairs : l'essence de la théâtralité est le conflit des volontés. Ces volontés doivent être subjectives et objectives en même temps. Les buts de ces volontés doivent aussi être subjectifs et objectifs simultanément.

(...)

Ni un match de boxe ni un dialogue de Platon ne sont du théâtre. Pourquoi ? Parce que le conflit dans le premier cas est exclusivement objectif, et dans le second cas, exclusivement subjectif. Toutefois, l'un comme l'autre peuvent devenir théâtraux. Par exemple, le boxeur veut vaincre pour prouver quelque chose à qulqu'un, dans ce cas-là ce qui importe, ce n'est pas les coups objectifs, mais la signification de ces coups. Ce qui importe est transcendant à la lutte proprement dite. Dans le second cas, je faisais référence à  ce discours où les disciples tentent de convaincre Socrate de fuir et de ne pas accepter le châtiment, sa mort. Si les arguments des disciples l'emportent, Socrate ne mourra pas. Si les raisons de Socrate s'imposent, celui-ci devra prendre le poison et accepter la mort. Dans ce dialogue, si philosophique, si subjectif, il y a cependant un fait objectif important et central : la vie de Socrate.

D'où provient cet extrait de texte ?

Cette section tente de résumer les grandes lignes de la pensée de Boal. Vous trouverez dans le menu de gauche les différents thèmes que j'ai extraits de sa lecture. S'ils sont bien plus nombreux que dans ma synthèse de Stanislavski, c'est simplement parce que Boal est un praticien, plus qu'un théoricien, et que son expérience l'a amené à aborder des problèmes plus divers et variés que la pensée théorique et cohérente de son prédécesseur :

Ces diverses pages sont des compilations d'extraits du livre "Jeux pour acteurs et non-acteurs" disponible aux éditions "La Découverte".

Si les extraits proposés ici sont parvenus à vous intéresser, je vous recommande vivement la lecture du livre complet.

Vous y trouverez notamment une incroyable collection d'exercices à pratiquer en stage de théâtre, des récits d'expériences liées au "Théâtre-forum", au "Théâtre-image" et au "Théâtre invisible", et des considérations très diverse de ce praticien de génie qui a totalement renouvelé l'approche moderne du théâtre et qui sert aujourd'hui de référence à la majorité des metteurs en scène modernes.

Augusto Boal est sans aucun doute l'homme de théâtre le plus influent et le plus lu de ce début de siècle.


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