Ce texte est extrait du site www.theatrons.com
Tragédie et comédie
Le combat éternel de la tragédie et de la comédie
La définition des deux genres principaux du théâtre (et leur opposition stricte) remonte aux écrits d'Aristote datant du 3è siècle avant Jésus-Christ. Depuis, la bataille fait rage entre tout ce que le théâtre compte d'intellectuels pour définir ce qui est comédie et tragédie, ce qui est un théâtre "noble et respectable" ou au contraire "vulgaire et obscène, encourageant les plus bas instincts".Comme partout, l'idéologie et la politique sont venus troubler le débat et les plus vifs échanges sont toujours issus d'une volonté de définir ce qui est défendable/respectable et ce qui ne l'est pas.
Ces affrontements parfois vigoureux n'ont jamais empêché le théâtre de rue de distraire, de faire rire et de faire réfléchir. Le théâtre populaire ne s'est d'ailleurs jamais aussi bien porté qu'aux époques où les académistes et les censeurs de tous poils s'insurgeaient violemment contre lui.
Je vais donc essayer d'éviter les définitions trop théoriques en vous proposant le point de vue de l'acteur. Quand j'aborde un texte que je vais jouer, les premières questions que je me pose sont :
- Que cherche l'auteur ? Veut-il d'abord faire : Rire ? Pleurer ? Réfléchir ?
- Quel est le contexte historique, social, géographique de la pièce ? Ce que l'auteur voulait obtenir est-il encore possible à notre époque, à l'endroit où la pièce sera jouée, face au public qui la regardera ?
- Que faut-il adapter, comment peut-on réactualiser la pièce pour que la volonté de l'auteur soit respectée dans le contexte où la pièce sera jouée.
- La pièce se prête-t-elle à un jeu de caricature (faut-il faire le clown ou l'emphase tragique) ou d'intériorisation (faut-il jouer la vraisemblance des sentiments) ?
- Quelles sont les ficelles principales de l'histoire ? L'auteur fait-il référence à des pièces antérieures ? S'agit-il d'une pièce de "genre" s'inscrivant dans une tradition quelconque ou s'agit-il d'une pièce novatrice qui cherche à bousculer ou à rénover un genre particulier ?
Et c'est par rapport à cette dernière question qu'il m'a fallu chercher à définir - le plus simplement possible - la comédie et la tragédie et à tenter de dégager les grands schémas des œuvres passées et actuelles.
La comédie
Dans le fond
La théorie du rire
Inutile de me lancer dans une grande théorie métaphysique sur le rire, certains s'en sont déjà occupé !
Pour ceux que le sujet intéresse, je vous recommande les lectures suivantes :
Aristote associe étroitement
la comédie avec le comique et
même si les théoriciens du xvie
et du xviie siècle
protestent contre cette idée, c'est celle que je retiens comme
particularité du genre : la comédie cherche à faire rire, ou du moins à
faire sourire le spectateur.
Cette définition englobe donc les formes les plus comiques (farce, commedia dell'arte) et les plus fines (vaudevilles, comédie romantique, comédie absurde, comédie grincante, etc.)
En résumé :
- Le rire est associé à la surprise.
- C'est un réflexe nerveux et non contrôlé. Il peut être déclenché par des éléments d'une grande subtilité intellectuelle comme par le renversement des tabous les plus vulgaires (liés au sexe, au pouvoir, etc.)
- Le rire provoque et permet une distanciation, un recul du lecteur/spectateur par rapport à un sujet (souvent douloureux) qu'il vit habituellement au premier degré. Plus cette distanciation est brutale et inattendue, plus la surprise est grande, plus le rire est intense. Selon Bernard Champion : "Il est des situations tendues, des conflits qui soudain se détendent et se résorbent dans un rire d’autant plus salutaire, sinon d’autant plus franc, qu’on a “frôlé le drame”."
- Le rire est une réponse à un danger, un désamorçage d'une peur. C'est un soulagement.
Dans le scénario : pour provoquer cette décharge libérative, les œuvres comiques n'hésitent pas à mettre en scène des situations angoissantes et tragiques qui feront monter la tension du spectateur jusqu'au point de rupture où l'on désamorcera - de façon brutale et souvent improbable - la bombe qui menaçait d'exploser.
Dans le langage : le contre-sens est l'une des formes les plus utilisées : on croit comprendre quelque chose mais le double-sens d'un mot ou d'une expression - parfois la situation - nous fait rapidement réaliser que c'est le contraire qui est dit. Nous rions beaucoup plus volontier lorsque l'un des personnages reste sourd à ce second degré car son existence nous permet de prendre nos distances vis-à-vis de lui, vis-à-vis de notre erreur première.
Dans la forme
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| Le valet | Le père | Le fils |
Ca ira, ça ira, ça ira
La comédie est presque toujours une œuvre révolutionnaire (et donc contestataire). L'immense majorité des pièces qui appartiennent à ce genre racontent l'histoire d'un père (symbolisé par un roi, un seigneur, un riche bourgeois, un patron, etc.) qui se fait couper la tête au sens figuré.
Il perdra dans l'aventure au moins l'un des attributs de sa fonction :
- Son pouvoir (matériel ou spirituel)
- Sa richesse (matérielle ou spirituelle)
- Sa prestance / son honneur (il finira ridicule, démasqué, moqué, rejeté de tous)
- Sa virilité (il finira cocu ou sera quitté, sera émasculé, etc.)
Cette révolution se fait évidemment au profit du "gentil", du faible, du jeune homme, du pauvre qui seront libérés du joug du père/roi et profiteront quelquefois de ses richesses perdues.
Dans les œuvres récentes, la figure du père est parfois symbolisée par le "système", par une société mécanisée et inhumaine, un pouvoir à plusieurs têtes, d'autant plus difficile à renverser, et d'autant plus angoissant.
Depuis la Rome antique et jusqu'au 20è siècle (où les auteurs se sont employés avec une grand énergie à brouiller toutes les pistes) la comédie s'appuie sur 3 types de personnages :
- Le(s) vieux symbolise(ent) le pouvoir en place
- Le(s) jeune(s) qui est/sont opprimé(s) par ce pouvoir.
- Les esclaves/valets/serviteurs/employés qui sont au service des 2 premiers types
Le personnage du jeune (le héro) est construite par opposition à celle du vieux (le méchant) : si le vieux est avare, le jeune est généreux, si le vieux est brutal, le jeune est doux, si le vieux est lâche ou prudent, le jeune est courageux ou téméraire.
Les vieux et les jeunes participent peu à l'action. Ils ne sont là qu'en tant que personnages-types et restent prisonniers de leurs fonctions. Leurs actions sont sans surprise, même si leur psychologie est parfois une grande source d'intérêt.
Le valet du vieux est également peu surprenant : brutal, méchant et cynique, il ne représente qu'une copie vulgaire de son maître.
Toute l'action, toute la surprise vient du valet/serviteur qui se trouve au service du jeune. Rusé, inventif, étonnant, sans tabous il sera capable de tous les tours de passe-passe, tous les travestissements, tous les renversements pour défendre les intérêts de son maître.
Ce valet n'est pas victime/prisonnier de la morale ni des règles sociales. Il sera le serpent qui propose à Eve de goûter la pomme interdite et fera chasser (mais aussi libérer !) l'homme et la femme d'un Paradis trop monotone. Dans "Bienvenue chez les ch'tis" Il sera le brave Antoine qui libère son patron Philippe d'un système inhumain et oppressant (qui s'exprime pas la dépression de sa femme) en lui enseignant les valeurs humaines les plus simples : l'amour et le respect de l'autre.
Le scénario est le suivant :
- le jeune est victime d'une oppression, il désire quelque chose qu'il ne peut obtenir. Les femmes étant interdites de scène du premier au 17è siècle - même si elles y sont représentées par des hommes travestis - il s'agit alors souvent d'un problème d'argent, d'une quête honorifique quelconque, plus rarement d'un désir amoureux. A partir du 17è, il s'agit presque toujours d'un désir amoureux.
- le vieux est le responsable de l'oppression. Le désir du jeune pourrait remettre sa position en question ou contrarie ses propres projets et il s'y oppose avec fermeté, souvent avec brutalité.
- les premières scènes placent le jeune en situation d'échec et de souffrance. Il essuie une remontrance brutale, perd de l'argent ou perd la considération de ses amis ou de sa fiancée. Les attributs du père (pouvoir, richesse, honneur, virilité) lui sont donc tous retirés.
- le valet cherche à servir son maître, mais il a souvent aussi son propre intérêt à renverser la situation. Il annonce au jeune qu'il va le secourir mais dévoile rarement son plan, souvent inavouable. Pour parvenir à ses fins, il va user de tromperie (mensonges, déguisements, quiproquos provoqués ou entretenus) jusqu'à créer une situation tellement absurde qu'elle ne peut que se terminer dans une crise violente.
- la tension du lecteur/spectateur est alors à son comble. Comment cette crise va-t-elle se résoudre ? Le valet a-t-il sacrifié les dernières chances que le jeune avait de s'en sortir ? Va-t-il le placer dans une situation encore plus terrible que celle qu'il connaissait ?
- la fin est toujours inattendue et improbable. Par un "coup de théâtre", le jeune voit son désir accompli et gagne, souvent au détriment du vieux, les attributs de la réussite (pouvoir, richesse, honneur, virilité).
Résumé :
La comédie est le chant de l'espoir. Le valet est un ange salvateur, un miracle qui n'obéit pas aux règles de la société (il n'a souvent aucune morale). C'est en croyant - envers et contre tout - à sa chance, aux miracles et à l'espoir que l'homme peut se libérer de ce qui l'opprime.
La tragédie
Comédie contre tragédie
La tragédie a souvent été définie comme le contraire de la comédie (et vice-versa, bien sûr). Historiquement, les deux genres ont pourtant énormément partagé et n'ont cessé de s'emprunter des ficelles, des ambiances et des personnages.
Le rire, par exemple, que je conçois moi-même comme étroitement lié à la comédie, n'est pas absent - et loin de là ! - d'un grand nombre de tragédies. Shakespeare ne s'est pas privé d'en faire usage dans ses œuvres les plus tragiques et les quelques tragédies de Molière ne sont jamais tout à fait débarrassées de l'humour que cet auteur maniait avec un immense talent.
Si la tragédie s'oppose à la comédie, c'est sûrement dans le fait qu'elle refuse de croire à la providence. Si le personnage tragique peut trouver une issue à sa situation, c'est en lui-même qu'il doit la chercher : dans son courage, sa force, sa ruse, son intelligence ou la part de Dieu qu'il porte en lui.
Prenez une comédie, écrivez l'histoire du point de vue du valet : vous obtenez le corps d'une tragédie.
Dans le fond
L'origine de la tragédie se situe dans
les rites sacrificiels grecs destinés aux Dieux. Même aujourd'hui,
cette notion de sacrifice
reste absolument fondamentale dans ce genre
théâtral.
Le héros est en but à un système si solide qu'il n'a aucune chance de le renverser. L'ennemi est rarement représenté par un homme car il pourrait alors être vaincu (ou alors il s'agit d'un roi si puissant qu'il s'apparente à un Dieu). Il s'agit plutôt d'une force occulte, divine, d'une fatalité qui dépasse largement le pouvoir du simple mortel.
La plupart des tragédies ont par conséquent une issue fatale, mais personnellement, je ne réduirais pas ce genre aux œuvres qui "finissent mal".
La tragédie est pour moi un triple avertissement lancé au lecteur/spectateur :
- Si vous vous laissez embarquer dans tel ou tel système, vous êtes fichu.
- Ne comptez que sur vos valeurs et sur vous-même pour vous en sortir. Si vous vous reposez sur autrui, sur la "justice" ou sur le pouvoir existant, vous êtes fichu.
- Dans tous les cas, vous êtes sûrement fichu. Faites bonne figure, soyez noble de cœur et d'esprit et vous serez peut-être épargné.
Le monde de la tragédie est un "monde cruel", un monde déterministe, mécanique, dépourvu d'amour et de pitié. Les règles qui le régissent ne sont pas conçues pour faciliter l'existence du commun des mortels ni pour leur apporter le bonheur.
La seule alternative du héros est de perdre sa vie ou son âme :
- d'accepter le système et d'y survivre ou y perdant son honneur, son pouvoir ou sa capacité d'amour.
- de mourir en laissant un message de courage au reste de l'humanité : j'ai eu la force de me battre jusqu'au bout.
Quel que soit son choix, le héros est condamné au sacrifice.
En résumé :
La tragédie nous démontre que le pouvoir et l'argent gagnent toutes les batailles mais nous laisse un espoir absolu : c'est l'amour et l'honneur qui gagneront (un jour) la guerre.
L'histoire du Christ est donc la tragédie par excellence : il meurt en sauvant le monde.
L'issue de l'histoire est prévisible et comporte peu de suspens, c'est la psychologie du héros qui fait l'intérêt de toute la fin de la pièce.
Dans la forme
Alors que les personnages et les scénarios de la comédie semblent éternels et conservent un intérêt plus de 2000 ans après leur création, ceux qui ont servis de support à la tragédie ont été bien plus fragiles. Ils ne parviennent pas à s'inscrire dans un cadre strict.
Les grandes lignes sont cependant les suivantes :
- Il y a rarement un "méchant" absolu. Quand la force divine qui s'oppose au héros s'incarne dans un personnage, il est malheureux, torturé et ne parvient pas - contre toute apparence - à tirer un réel profit personnel de la puissance qu'il détient (à moins qu'il ne s'agisse du Diable lui-même).
- L'intrigue se situe généralement dans l'élite de la société. Les personnages sont Rois, Princes, Notables ou Chevaliers. Ce choix permet au public (majoritairement populaire) de prendre ses distances par rapport à l'histoire qui se déroule un peu comme un rêve, dans un monde imaginaire.
L'intrigue met rapidement en place une situation
face à laquelle le héros devra faire un choix stratégique qui
déterminera le reste de sa vie (il s'agit d'une épreuve initiatique,
comme le choix de la pilule rouge ou bleue pour le héros de Matrix).- Son choix - où le fait qu'il soit confronté à ce choix - nous révèle sa qualité de héros véritable : jusque là, il n'était qu'un homme ou un prince comme les autres. Désormais, il porte une part de divin en lui. Cette part le condamnera et le sauvera (d'une certaine façon) à la fin de la pièce. De nombreuses tragédies marquent alors le héros d'un signe matériel particulier (épée, bijoux, vêtement, ...) qui le distingue du commun des mortels. Dans d'autres cas, le héros était prédestiné depuis sa naissance (ou son enfance) et il portait déjà ce signe distinctif (la cicatrice de Harry Potter, par exemple) sans savoir ce qu'il signifiait. Ce signe distinctif est essentiel pour protéger le lecteur/spectateur et lui permettre de prendre sa distance par rapport au héros (n'oublions pas qu'il finira sacrifié).
- A peine son choix effectué, le héros constate (et le public avec lui) qu'il est pris dans un engrenage implacable qui l'entraîne vers une issue fatale. Ce choix n'en était pas un, il est manipulé par une force supérieure contre laquelle il ne peut rien.
- Le reste de la pièce peut sembler inutile : on sait par avance ce qui va s'y produire. En réalité, c'est ici que commence sa partie intéressante qui réside toute entière dans la psychologie du héros : si ses actes sont quasiment dictés par la situation, il reste libre de penser ce qu'il veut.
- Comment fait-il face à la fatalité qui le frappe ?
- Quel attitude va-t-il adopter ? Va-t-il tenter de freiner (faute de pouvoir le stopper) le mouvement qui le porte, ou va-t-il au contraire l'accélérer pour affronter plus rapidement l'épreuve finale ?
- Que peut-il encore préserver face à la fatalité et que va-t-il choisir de préserver ?
La façon dont le héros naviguera dans le canal étroit qui le guide vers sa fin déterminera la forme de sacrifice qui lui sera demandée. S'il est assez noble de cœur - et parfois même s'il ne l'est pas - il sera finalement peut-être épargné, car après tout, les Dieux sont capricieux et n'en font qu'à leur tête.
Résumé
De nombreux critiquent considèrent que la tragédie a disparu définitivement au XIXe siècle. Je ne suis pas de cet avis. A mon sens, les super-héros qui peuplent nos récits et nos films depuis près de cent ans sont indiscutablement des héros tragiques. Superman et Batman sont quasi-invincibles et triomphent inlassablement des méchants qui sévissent dans la ville. Inlassablement ? Pas si sûr ! Car ce défilé de méchants est sans fin. Nos super-héros sont condamnés à recommencer encore et encore leur combat contre le mal. Comme Sysiphe, ils sont finalement prédestinés et prisonniers de ce rôle mécanique qui les prive d'amour (impossible pour eux de fonder un foyer !) et de vie privée.
La tragédie est le chant du destin. L'attitude du héros face à ce destin porte le message que l'auteur destine au spectateur.
Tragédie ou comédie ?
De nombreuses œuvres mêlent si judicieusement les deux genres
qu'il est difficile de s'y retrouver.
Shakespeare et Molière se souciaient si peu de ces genres (et c'est tant mieux !) qu'ils nous ont donné des pièces ambiguës comme "Mesure pour Mesure", "Le misanthrope" ou "Tartuffe". Avec son "Topaze", Pagnol nous pose le même problème.
Les œuvres du 20° siècle se sont employées avec une belle énergie à brouiller toutes les pistes et nombre d'entre elles sont inclassables si on ne considère que ces deux genres.
De nos jours, les séries télévisées sont souvent construites sur un modèle qu'on pourrait baptiser "tranches de vie" et qu'il est difficile de rapprocher de la comédie ou de la tragédie. Même le principe de la catharsis est quelquefois abandonné ou géré sous la forme d'une multi-catharsis (plusieurs intrigues avancent en même temps). Difficile de s'y retrouver !
En tant qu'acteur, et pour tenter d'y voir un peu clair dans le texte que vous devez interpréter, il reste néanmoins toujours intéressant de se poser les 2 questions suivantes :
- Y-a-t-il un valet ? Qui est-il ?
- En quoi le destin du héros est-il implacable et qu'elle est son attitude face à cette fatalité ?





