Accueil Recherche Imprimer Imprimer Page précédente Page suivante Aller au contenuHaut liens d'évitement et raccourcis clavier Droits de copie Aller au menu
Design : Css-faciles & RankSpirit

Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

Le théâtre-forum

Transformer le spectateur en protagoniste d'action théâtrale

Extraits choisis de "Jeux pour acteurs et non-acteurs" d'Augusto Boal


Les règles du jeu

Le théatre-forum est une sorte de lutte, ou de jeu, et comme tout jeu ou toute lutte, il a ses règles. Elles peuvent être modifiées, mais elles existent toujours, afin que tous les joueurs participent à une même entreprise, et qu'une dicussion puisse naître, profonde et féconde.

Dramaturgie

  1. Le texte doit caractériser clairement chaque personnage, doit l'identifier avec précision, pour que les spectateurs reconnaissent facilement l'idéologie de chacun.
  2. Les solutions proposées par le personnage-protagoniste (la victime de l'histoire) doivent contenir au moins une erreur politique ou sociale qui sera analysée en "forum". Ces errreurs doivent être clairement exprimées et répétées dans des situations bien définies.
  3. La pièce peut être de n'importe quel genre (réaliste, symboliste, expressioniste, etc.) excepté "surréaliste" ou irrationnel - quel que soit le style - puisque le but est de discuter sur des solutions concrètes.
Note de l'auteur du site : A un autre endroit de son livre, Boal explique que, contrairement à un scénario classique, le scénario d'un théâtre-forum ne doit pas comporter de catharsis. Alors qu'une pièce propose habituellement un dénouement des tensions créées par le conflit, le scénario élaboré ici aura obligatoirement un "unhappy-end" dans lequel l'oppresseur gagne. C'est le public, par son action sur le scénario, qui créera lui-même la catharsis en proposant une solution délivrant la victime de l'oppression. D'un point de vue dramatique, la fin proposée par le scénario initial est une fausse fin. La participation du public constitue la véritable conclusion du spectacle. De ce point de vue, le théâtre-forum est une pièce dans laquelle les spectateurs sont réellement des acteurs. Leur intervention fait partie du spectacle.

Mise en scène

  1. Les acteurs doivent avoir des jeux physiques qui expriment bien leur idéologie, leur travail, leur fonction sociale, leur profession, etc; Il est important que le personnage évolue selon des lois, qu'il réalise des actes, sans quoi le spectateur sera amené à faire le "forum" sans théâtre... : en parlant seulement !
  2. Chaque scène représentative doit trouver son "expression". Cette expression doit être de préférence trouvée d'un commun accord avec le public, au cours de la représentation ou d'une étude préliminaire.
  3. Chaque personnage doit être représenté "visuellement", de manière qu'il soit reconnu indépendamment de ce qu'il dit ; les costumes doivent être facilement mettables par les spectateurs.

Le spectacle-jeu

Le spectacle-jeu est un jeu artistique et intellectuel entre artistes et spectateurs.

  1. Dans une première partie, on présente le spectacle comme si c'était un spectacle conventionnel. Une certaine image du monde.
  2. On demande aux spectateurs s'ils sont d'accord avec les solutions proposées par le protagoniste (la victime de l'oppression) ; ils diront probablement que non. On informe alors le public que le spectacle va être refait une seconde fois, exactement de la même façon que la première.

    La lutte-jeu consiste en ce que les acteurs tenteront d'achever la pièce de la même façon, et que les spectateur tenteront de la modifier en montrant que de nouvelles solutions sont possibles et valables. C'est-à-dire que les acteurs représentent une vision du monde et essaient par conséquent de maintenir le monde tel qu'il est, et que les jours passent identiques... à moins qu'un spectateur n'intervienne et qu'il ne modifie la vision du monde tel qu'il est en un monde tel qu'il peut être.

    Il faut que se crée une certaine agitation : si personne ne change le monde, il restera ce qu'il est ; si personne ne change la pièce, elle continuera ce qu'elle était.
  3. On informe le public qu'au début il s'agit de remplacer le protagoniste (la victime de l'oppression) qui est en train de commettre une erreur pour tenter d'approcher une meilleure solution. Il suffit de s'approcher du lieu de représentation et de crier "Stop !". Alors, immédiatement, les acteurs doivent s'arrêter sans changer de position. Sans perdre de temps, le spectateur doit tout de suite dire où il veut que la scène soit reprise en signalant la phrase, le moment ou le mouvement (ce qui lui est le plus simple) ; alors les acteurs se remettent à jouer la scène à l'endroit demandé, avec comme protagoniste, le spectateur.
  4. L'acteur qui a été remplacé ne se retire pas tout de suite du jeu : il reste comme une sorte d'ego-auxiliaire, afin d'encourager le spectateur et de le corriger si éventuellement il se trompe. Par exemple, au Portugal, une spectatrice qui remplaçait l'actrice qui jouait le rôle de la propriétaire se mit à crier "Vive le socialisme !". L'actrice ego-auxiliaire dut lui expliquer qu'en général les propriétaires n'applaudissent pas le socialisme...
  5. A partir du moment où le spectateur remplace le protagoniste et commence à proposer une nouvelle solution, tous les autres acteurs se transforment en agents de la répression, ou, s'ils l'étaient déjà, intensifient leur répression, afin de montrer au spectateur combien il est difficile de transformer la réalité. Le jeu est :
    1. spectateur qui essaie de trouver une nouvelle solution, qui essaie de modifier le monde
    2. contre acteurs qui essaient de le réprimer, qui essaient de l'obliger à accepter le monde tel qu'il est.
  6. Si le spectateur renonce, il sort du jeu, l'acteur reprend son rôle et la pièce reprend son chemin rapide vers la fin que l'on connaît déjà. Un autre spectateur pourra alors s'approcher de la scène, crier "Stop !", dire où il veut que l'on reprenne la pièce, et la pièce reprendra à ce moment là. Une nouvelle solution sera expérimentée.
  7. A un moment donné, le spectateur parviendra à rompre l'oppression imposée par les acteurs. Les acteurs doivent - chacun à son tour ou tous ensemble - abdiquer. A partir de ce moment là, les spectateurs sont invités à remplacer n'importe quel acteur, pour montrer de nouvelles formes d'oppression qu'ignorent peut-être les acteurs.

    C'est le jeu spectateur-protagoniste contre spectateurs-oppresseurs. L'oppression est mise en cause par les spectateurs qui discutent aussi les moyens de la combattre. Tous les acteurs, hors de scène, continuent à travailler comme ego-auxiliaires et chaque acteur continue à aider son spectateur et à le stimuler.
  8. Un des acteurs doit aussi exercer la fonction auxiliaire de "Joker", de meneur de jeu. C'est à lui d'expliquer les règles du jeu, de corriger les erreurs commises, d'encourager les uns et les autres à ne pas arrêter la scène; En effet, le résultat est d'autant plus fort qu'il est clair que les spectateurs n'ont pas modifié le monde, personne ne pourra le modifier, et que tout se terminera irrémédiablement de la même manière : celle que nous ne voudrions pas.
  9. La connaissance qui résultera de cette recherche sera nécessairement la "meilleure connaissance" que tel groupe social et humain pourra atteindre. Le Joker n'est pas un conférencier, il n'est pas le détenteur de la vérité : tout juste essaiera-t-il de faire que ceux qui savent un peu plus l'expliquent ; que ceux qui osent un peu plus osent, montrent ce dont ils sont capables.
  10. Le forum terminé, on se propose de construire un "modèle d'action futur", ce modèle devant être joué par les spectateurs.

La conduite du "Joker"

  1. le Joker doit éviter tout geste qui puisse manipuler ou influencer le spectateur. Il ne doit pas tirer de conclusion qui ne soit pas évidente. Il doit toujours les remettre en question et les énoncer sous forme interrogative et non-affirmative, de sorte que les spectateurs puissent répondre "oui" ou "non", nous avons dit "ceci et non cela", au lieu d'être confronté à une interprétation personnelle du Joker.
  2. Le Joker ne décide rien de lui-même. Il énonce les règles du jeu, mais en acceptant dès le début que le public les modifie, si cela est jugé nécessaire à l'étude du thème proposé.
  3. Le Joker doit constamment renvoyer les doutes au public pour que ce soit lui qui décide. Ça marche ou ça ne marche pas ? C'est juste ou c'est faux ? Et surtout par rapport aux interventions des spectateurs : souvent un spectateur dit "Stop !" avant que l'acteur précédent ait fini son intervention. Le Joker doit alors le faire patienter avec tact, et aussi sentir le désir du public qui peut très bien avoir compris et vouloir aller plus loin. Une autre situation délicate que le Joker doit pouvoir renvoyer au public, est d'évaluer si le spectateur-protagoniste est vainqueur ou non ; s'il l'est, tous pourront remplacer les oppresseurs, mais dans ce cas seulement. Encore une fois, la décision revient au public.
  4. Le Joker doit être attentif à toutes les solutions "magiques". Il peut interrompre l'action d'un spectateur-protagoniste s'il considère cette action-magique, sans décréter qu'elle l'est, mais en interrogeant le public. Nous avons fait un spectacle-forum pour le syndicat de la magistrature. A un moment donné, un spectateur (un juge) monta sur scène pour mettre en pièces le tribunal, pour détruire les dossiers des accusés de flagrant délit. Comme c'était moi le Joker, l'interrompis la scène en criant : "Stop ! c'est magique !". Mais le public entièrement composé de juges et de procureurs s'y opposa immédiatement ; non, ce n'était pas magique, ils y croyaient, eux, c'était pour eux la seule solution, d'autant que c'était exactement ce qu'ils avaient fait deux ou trois semaines plus tôt, dans des conditions analogues, dans un tribunal de Paris. Pour moi, c'était magique, tandis que pour eux, tout particulièrement concernés, c'était réel, c'était possible. Je fis immédiatement marche arrière et laissai la scène suivre son cours.

    Parfois, les solutions proposées sont aux antipodes du magique : elles sont insuffisantes. Dans ces cas-là, le Joker doit essayer de pousser les spectateurs à trouver des solutions plus actives. La solution magique est trompeuse, mais la solution insuffisante est démobilisatrice.

    Notons aussi que, lorsque le public crie que telle solution n'est pas magique, que cette solution est possible, ce cri est le début d'une démarche auto-active de la part du spectateur, stimule pour une action réelle.
  5. L'attitude physique du Joker est extrêmement importante; Quelques Joker sont tentés de se mêler au public, de s'asseoir avec les autres spectateurs : ceci peut être tout à fait démobilisateur. D'autres, par leur attitude, laissent transparaître leurs doutes, leurs indécision ou même leur timidité. Or, tout se qui passe sur scène, c'est-à-dire toutes les images produites par le corps ou par les objets sont des images significatives. Si le Joker sur scène est fatigué ou dérouté, il transmettra une image fatiguée et désorientée aux spectateurs. Mais attention : être dynamique ne veut pas dire être dirigiste !
  6. Finalement, comme je l'ai déjà dit, le Joker doit être socratique - dialectiquement - et, à travers les questions, à travers les doutes, il doit aider les spectateurs à formuler leurs pensées, à préparer leur actions. Maïeutique : le Joker est un accoucheur. Mais une maïeutique de corps et d'esprit, pas seulement cérébrale. Le Joker doit aider l'accouchement de toutes les idées, de toutes les actions !

D'où provient cet extrait de texte ?

Cette section tente de résumer les grandes lignes de la pensée de Boal. Vous trouverez dans le menu de gauche les différents thèmes que j'ai extraits de sa lecture. S'ils sont bien plus nombreux que dans ma synthèse de Stanislavski, c'est simplement parce que Boal est un praticien, plus qu'un théoricien, et que son expérience l'a amené à aborder des problèmes plus divers et variés que la pensée théorique et cohérente de son prédécesseur :

Ces diverses pages sont des compilations d'extraits du livre "Jeux pour acteurs et non-acteurs" disponible aux éditions "La Découverte".

Si les extraits proposés ici sont parvenus à vous intéresser, je vous recommande vivement la lecture du livre complet.

Vous y trouverez notamment une incroyable collection d'exercices à pratiquer en stage de théâtre, des récits d'expériences liées au "Théâtre-forum", au "Théâtre-image" et au "Théâtre invisible", et des considérations très diverse de ce praticien de génie qui a totalement renouvelé l'approche moderne du théâtre et qui sert aujourd'hui de référence à la majorité des metteurs en scène modernes.

Augusto Boal est sans aucun doute l'homme de théâtre le plus influent et le plus lu de ce début de siècle.


L'encyclopédie du théâtre