Accueil Recherche Imprimer Imprimer Page précédente Page suivante Aller au contenuHaut liens d'évitement et raccourcis clavier Droits de copie Aller au menu
Design : Css-faciles & RankSpirit

Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

La théorie du pneu

Lâcher prise tout en gardant le contrôle : la quadrature du cercle du comédien

Fifils et son pneu
Dessin de Bernard Berger
La brousse en folie

Bernard Berger, auteur de BD célèbre en Nouvelle-Calédonie, m'a raconté que l'un de ses jeux d'enfant consistait à faire rouler un pneu devant soi, en le poussant, et en rétablissant au besoin sa trajectoire, à l'aide de 2  baguettes en bois, tenues comme le montre le dessin ci-contre.

Le but du jeu était d'aller le plus vite possible et de contrôler la trajectoire du pneu avec le minimum d'interventions, afin de mettre l'essentiel de l'effort dans la poussée.

Cet exercice me fait furieusement penser à ce que j'essaye de faire en tant qu'acteur : pousser mon personnage en avant, une fois lancé, le laisser avancer par sa propre force d'inertie, et le remettre de temps en temps dans la bonne direction, d'un geste doux et précis, qui se fera aussi rare que possible.

C'est ma façon de résoudre la quadrature du cercle du comédien : devenir son personnage sans s'y noyer tout à fait.

La quadrature du cercle

A lire les propos des théoriciens du théâtre, on fini par perdre son latin et ne plus savoir quelle est la bonne attitude.

Faut-il s'"immerger" dans son rôle, comme on le lit souvent et comme le propose (parmi des centaines d'autres) Attilio Di Costanzo dans son "journal d'un comédien" :

"Il ne s'agit pas de singer, d'imiter. En un mot, il ne s'agit pas de faire, mais d'ETRE.
(...)
Le terme "incarner" n'est pas anodin puisqu'il est le pilier de la méthode (de l'Actor's Studio) : le comédien ne fait pas, il EST. Il ne joue pas, il VIT les choses."

Ou faut-il garder ses distances comme le recommandent Stanislavski... :

"N'oubliez jamais que sur scène, vous restez un acteur. Ne vous éloignez pas de vous-même. Dès que vous perdrez ce contact avec vous-même, vous cessez de vivre réellement votre rôle..."

... et Augusto Boal :

"Quand un acteur se montre incapable de sentir, au cours de répétitions, une vraie émotion, il travaille sûrement "à côté". Mais l'acteur qui perd son contrôle est lui aussi "à côté".

Il faut donc, pour résoudre ce dilemme, être capable de devenir le personnage tout en restant soi-même. Si on le lit plus attentivement, Stanislavski nous met d'ailleurs sur la piste :

"Pensez-vous que l'acteur va imaginer toutes sortes d'impressions nouvelles, ou même s'inventer un caractère différent pour chacun de ses rôles ? Combien d'âmes devrait-il avoir ? Comment pourrait-il arracher la sienne pour lui en substituer une autre ? Où la trouverait-il ?"

Mais comment pourrais-je devenir mon personnage tout en restant moi-même si je dois jouer le rôle d'un tueur, d'un menteur, que sais-je, d'un violeur, d'un manipulateur, d'un homme cynique, défaitiste, déprimé, suicidaire,... ?

Comment pourrais-je ETRE un tel personnage ?

Ouvrir les yeux sur soi-même

Peut-être faut-il, pour commencer, accepter de regarder tout ce que je peux avoir de commun avec le personnage infâme que l'on me demande de jouer.

Car je suis beaucoup moins pur que j'aimerais à le penser. Mes belles valeurs morales et mon attitude si politiquement correcte ne m'ont pas été offertes dans un emballage cadeau à la naissance : je les ai travaillées, encouragées, nourries, afin de devenir ce que je vois de moi-même aujourd'hui.

Mais je suis humain. Mes pulsions instinctives ne sont que domestiquées, elles ne sont pas mortes. Comme tout être humain - même s'il n'est pas toujours plaisant de le reconnaître - je porte en moi de la violence, de la haine, de la colère, de l'orgueil, de la gourmandise et - paraît-il - bien d'autres pêchés capitaux.

Au fond, ma nature profonde n'est pas différente de celle du personnage le plus infecte. Lui et moi, sommes deux êtres humains façonnés par leurs histoires personnelles, par les circonstances de la vie et par les choix que nous avons adoptés dans ces circonstances.

Il aurait sans doute fallu peu de chose pour que l'un de nous deux bascule du côté de l'autre. Si je cesse de porter un regard de juge intransigeant sur mon personnage, je lui accorderai sans doute quelques "circonstances atténuantes" et je pourrai mieux comprendre comment il a pu en arriver là. Si je porte un regard un peu moins idéalisant sur moi-même, je constaterai que je ne suis pas tout à fait un ange et que mes qualités ne sont pas forcément "naturelles" mais qu'elles résultent d'un effort permanent pour dompter la bête que je porte en moi.

Il me vient alors la question cruciale : suis-je capable de réveiller cette "bête" et de jouer avec elle, ou suis-je trop fragile pour cela ?

Le jeu d'acteur est une thérapie

La psychanalyse nous a prévenu depuis longtemps : on ne peut pas supprimer ses pulsions, on ne peut qu'apprendre à les gérer (au mieux) ou à les refouler (au pire).

N'étant pas Bouddha ni le Dalaï-Lama, je ne doute pas qu'un certain nombre de mes pulsions sont hélas d'avantage "refoulées" que "gérées".

Si j'évite de mettre mon poing sur la geule au premier conducteur impoli que je croise, est-ce parce qu'on m'a appris que ça n'"était pas bien" ou est-ce le fruit d'une réflexion philosophique personnelle sur les méfaits de la violence ? Dans le premier cas, j'aurais simplement refoulée mon envie de frapper en obéissant aveuglément à une interdiction. Dans le deuxième cas, j'aurais du commencer par assumer ma violence intérieure pour pouvoir mieux la maîtriser et peut-être, l'orienter dans une direction plus favorable à mon développement personnel.

C'est mon travail de réflexion, mes capacités de remise en question, qui me permettent de gérer mes pulsions au lieu de les refouler. C'est grâce à elles que je m'appartiens chaque jour un peu plus, que j'agis en fonction de mes propres choix et non plus en fonction du cadre rigide de l'éducation, de la loi, des règles de toutes natures.

C'est pour cette raison que je vois le travail de l'acteur comme une thérapie. En m'invitant à ré-explorer certaines parties un peu obscures de ma personnalité, ce travail m'amène à mieux les accepter, à mieux les assumer et donc à mieux les gérer.

Mon travail d'acteur m'oblige à plus de sincérité, il me guérit de mes hypocrisies.

Si je refuse de voir la violence que je porte en moi, elle finira tôt ou tard par me péter à la figure sans prévenir. Si je l'accepte, si je joue avec elle quand elle est calme et inoffensive, je l'apprivoise, je la dompte et j'en fait une force qui pourra me servir en cas de crise.

Lâcher prise tout en gardant le contrôle

Voilà qui nous ramène à mon histoire de pneu.

Fifils et son pneu
Dessin de Bernard Berger
La brousse en folie

En tant qu'acteur, je dois donc lâcher prise sur mes tabous, mes interdits de toute sorte, je dois parfois accepter de plonger dans les profondeurs de mon âme pour y dénicher les pulsions les moins avouables de ma nature humaine.

Je dois parfois revêtir des vêtements que j'avais soigneusement pliés dans l'espoir de ne plus jamais les porter : l'avarice, la jalousie, le défaitisme, la destruction, la haine aigre-douce, que sais-je encore...

Ces habits me vont : ce sont les miens, je dois bien me l'avouer.

Mais cette fois, je les porte par choix, par jeu, et cela fait toute la différence. Je me déguise l'espace d'une répétition ou d'une représentation. Je me déguise en un moi-même qui n'est qu'une partie de moi-même.

L'autre partie est toujours là, quelque part en observateur. Bien qu'invisible, elle dirige le jeu, remet le pneu dans la bonne trajectoire ou le relance quand il a tendance à ralentir. Le stoppe, éventuellement, s'il a tendance à partir trop vite.

Emotion et réflexion

Allez ! je vous dis quel secret j'ai découvert : le public ne voit que l'émotion, il ne devinera jamais vos réflexions.

A travers le théâtre, je cherche à vivre et à offrir de l'émotion. Mais mon personnage n'est pas qu'un bloc d'émotion : il est censé être, comme tout être humain, un mélange d'émotions, d'instincts et de réflexions.

Je vais donc raviver ses instincts et ses émotions, les amplifier et les laisser vivre à travers moi. Mais je conserverai jalousement ma réflexion. Sur le plan du mental, je suis et je reste moi-même.

Mon corps réagira à mes émotions, il affichera tous les signes qui y correspondent, tremblements, sueur, voix étranglée, etc... C'est tout ce que le public verra.

Mon mental, lui, ne fera que "semblant". Il lira le texte qu'il est censé lire, laissant à mon corps et à mes émotions le soin de l'enrober, de l'habiller, de lui donner la saveur qui lui convient.

Le secret consiste donc à faire un rêve éveillé, à laisser une partie de moi croire à quelque chose que ma conscience sait bien être fausse.

N'est-ce pas ce que font tous les enfants quand ils jouent aux cow-boys et aux indiens, à la princesse et au Prince charmant... ou aux courses de pneus ?


L'encyclopédie du théâtre