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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

La mémoire affective

"Lorsque vous êtes en scène, jouez toujours votre propre personnage, vos propres sentiments."

Extraits choisis de "La formation de l'acteur" de Constantin Stanislavski

L'acteur ne construit pas son rôle avec la première chose qui lui tombe sous la main. Il choisit soigneusement, parmi ses souvenirs, et trie parmi ses propres expériences, les éléments les plus séduisants. Il tisse l'âme de son personnage de sentiments qui lui sont plus chers que ceux de sa vie ordinaire. Existe-t-il terrain plus fertile pour l'inspiration ? L'artiste choisit le meilleur de lui-même pour le porter sur scène. Les formes peuvent varier, suivant les besoins de la pièces, mais les sentiments de l'artiste resteront vivant, irremplaçables.

(...)

Pensez-vous que l'acteur va imaginer toutes sortes d'impressions nouvelles, ou même s'inventer un caractère différent pour chacun de ses rôles ? Combien d'âmes devrait-il avoir ? Comment pourrait-il arracher la sienne pour lui en substituer une autre ? Où la trouverait-il ?

On peut emprunter un manteau, des bijoux, n'importe quel objet, mais on ne peut prendre à un autre ses sentiments. On peut comprendre un rôle, sympathiser avec le personnage et se placer dans les mêmes conditions que lui afin d'agir comme il le ferait. C'est ainsi que naîtront chez l'acteur des sentiments qui seront analogues à ceux du personnage, mais qui n'appartiennent qu'à l'acteur.

N'oubliez jamais que sur scène, vous restez un acteur. Ne vous éloignez pas de vous-même. Dès que vous perdrez ce contact avec vous-même, vous cessez de vivre réellement votre rôle et à votre place apparaîtra un personnage faux et ridiculement exagéré.

Aussi nombreux que soient vos rôles, ne vous permettez jamais aucune exception à cette règle. L'enfreindre reviendrait à tuer votre personnage en le privant de l'âme vivante et réelle qui doit l'animer.

Lorsque vous êtes en scène, jouez toujours votre propre personnage, vos propres sentiments. Vous découvrirez une infinie variété de combinaisons dans les divers objectifs et les circonstances proposées que vous avez élaborés pour votre rôle, et qui se sont fondus au creuset de votre mémoire affective. C'est la meilleure et la seule vraie source de création intérieure.

(...)

On ne peut pas répéter un sentiment qu'on a éprouvé accidentellement sur scène, pas plus qu'on ne faire revivre une fleur fanée. Il vaut mieux essayer de créer quelque chose de nouveau que de perdre ses efforts sur des choses mortes. Comment faire ? En premier lieu, ne vous occupez pas de la fleur ; contentez-vous d'arroser les racines, ou bien plantez de nouvelles graines.

La plupart des acteurs travaillent en sens opposé : s'ils ont accidentellement réussi un certain passage de leur rôle, ils cherchent à le répéter en s'attaquant directement à leurs sentiments. Mais c'est comme s'ils essayaient de faire pousser une fleur sans le secours de la nature et il n'y arriveront jamais à moins de se contenter d'une fleur artificielle.

- Alors que faut-il faire ?

- Ne pas penser au sentiment en lui-même, mais vous appliquer à découvrir ce qui l'a provoqué et quelles sont les conditions qui avaient favorisé son apparition (...) Ne partez jamais du résultat. Il apparaîtra de lui-même en temps voulu, comme l'aboutissement logique de ce qui a eu lieu auparavant.

(...)

Plus grande sera votre mémoire affective, plus riche sera votre matériel de création intérieur. Je pense que cela ne nécessite aucune explication. Cependant, en plus de cette richesse de la mémoire affective, il est nécessaire d'en distinguer certaines autres particularités, à savoir : sa puissance, sa fermeté, la qualité de ce qu'elle retient, en tant que tout cela intéresse notre travail.

Notre pouvoir de création dépend de la puissance, de l'acuité et de l'exactitude de notre mémoire. Si elle est faible, les sentiments qu'elle fera naître seront pâles et sans consistance. Il seront sans valeur pour la scène, car ils ne porteront pas au-delà de la rampe.

(...)

Supposez qu'on vous ait insulté en public, peut-être même giflé, et que la joue vous en brûle encore lorsque vous y pensez. Le choc intérieur était si fort que vous en avez oublié tous les détails de l'incident. Mais il suffira d'un petit rien insignifiant pour réveiller instantanément en vous le souvenir de l'incident et faire renaître l'émotion avec une violence redoublée. Vous rougirez et votre cœur se mettra à battre.

Si vous possédez un appareil émotif subtil et facile à déclencher, il vous sera facile de transposer cette expérience dans votre jeu et de reproduire une scène analogue. Vous n'aurez besoin d'avoir recours à aucune technique : la nature s'en chargera.

(...)

Vous pourriez penser que, en théorie, l'idéal serait de savoir retenir et reproduire minutieusement des impressions ou des sentiments, de les revivre de la même façon qu'ils ont été éprouvés à l'origine. Si tel était le cas, que deviendrait notre système nerveux ? Comment pourrait-il supporter de revivre dans tous leurs détails des souvenirs atrocement pénibles ? La nature humaine n'y résisterait pas.

Heureusement, les choses se passent différemment. nos souvenirs affectifs ne sont pas une copie exacte de la réalité. Certains sont parfois plus intenses que le sentiment original, mais en général, ils sont beaucoup atténués. Parfois, certaines de ces impressions continuent de vivre en nous et à s'y développer, provoquant de nouveaux phénomènes, amenant de nouveaux détails.

(...)

Le temps est un merveilleux artiste : il choisit parmi les souvenirs, il les épure et transforme en poésie jusqu'aux détails les plus pénibles et les plus réalistes.

(...)

Nos émotions artistiques se cachent dans les profondeurs de notre être comme des bêtes sauvages. Si elles ne viennent pas d'elles-mêmes à la surface, il vous sera impossible de les faire sortir de leur repaire.

Il vous faudra trouver un piège, un "leurre" quelconque pour les attirer. C'est de cela que je viens de vous parler, ces "excitants" qui doivent éveiller la mémoire affective. Il existe entre l'excitant et le sentiment un lien naturel et normal. Mieux vous le connaîtrez, mieux vous pourrez juger de la qualité de votre mémoire et mieux vous pourrez la développer.

Il ne faut pas non plus négliger d'ajouter constamment de nouveaux éléments à votre "trésor". Pour cela, puisez sans cesse dans vos souvenirs, dans la littérature, l'art, la science, les musées, dans vos voyages, et surtout dans vos contacts avec les autres.

Comprenez-vous maintenant, que vous savez tout ce qu'on demande à l'acteur : la nécessité pour lui de mener une vie intense, belle, intéressante, variée.

(...)

Pour répondre aux besoins du théâtre actuel, il faut être capable d'interpréter une grande variété de personnages non seulement de l'époque présente, mais aussi du passé ou de l'avenir. L'acteur doit donc être perpétuellement à l'affût, et lorsqu'il s'agira de reconstruire ou de recréer une époque passée ou future, ou même imaginaire, il devra faire appel à ses facultés d'invention.

Notre idéal doit être de tendre vers ce qui est éternel dans l'art, ce qui ne mourra jamais et restera toujours jeune et accessible au cœur humain.

D'où provient cet extrait de texte ?

Cette section, tente de résumer les grandes lignes de la pensée de Stanislavski. Vous trouverez dans le menu de gauche les différents thèmes que j'ai extraits de sa lecture :

Ces diverses pages sont des compilations d'extraits du livre "La formation de l'acteur" disponible chez plusieurs éditeurs : Pygmalion, Petite bibliothèque Payot, Payot.

Si les extraits proposés ici sont parvenus à vous intéresser, je vous recommande vivement la lecture du livre complet. Ecrit comme une semi-fiction, il raconte le parcours d'un jeune étudiant au sein d'un école de théâtre. Le Directeur, Tortsov, y distille ses leçons avec fermeté, amour et humour et sert de porte-parole à Stanislavski.

Cette méthode de présentation originale permet de suivre la "leçon" de Stanislavski comme si l'on était son élève. A travers des exemples choisis pour leur intérêt, Stanislavski donne son point de vue sur les principaux obstacles à éviter en tant qu'acteur et sur la méthode à suivre pour réussir ses interprétations.


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