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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

La mémoire affective

Comment Boal illustre les propositions de Stanislavski

Extraits choisis de "Jeux pour acteurs et non-acteurs" d'Augusto Boal
Cette page est en relation avec "La mémoire affective" de Stanislavski

Il n'y avait pas moyen d'arriver à faire la scène (...) qui se retrouvait toujours sans la moindre conviction. Jusqu'à ce que le metteur en scène décide de recourir à des improvisations de mémoire émotive (...) Le metteur en scène expliqua à l'actrice qui avait le rôle de Stella :

"Tu vois, le problème est le suivant : Stella s'est battue à mort avec son mari pour défendre sa sœur. Mais il s'est mis à pleurer, elle a été bouleversée de la voir si fragile : il l'a prise dans ses bras, il l'a emmenée dans sa chambre, et ils ont fait l'amour toute la nuit, ce fut une nuit de folie, et puis elle s'est endormie...

Bon la scène commence le lendemain. Elle se réveille après cette merveilleuse nuit de sexe, elle est bien un peu fatiguée, mais elle est contente, elle sourit tout le temps, elle est heureuse. C'est une femme heureuse. Et c'est précisément ça que je ne sens pas dans ton interprétation. Faisons la chose suivante : un exercice de mémoire émotive. Essaie de te souvenir de la plus belle nuit de ta vie, d'une nuit pleinement sexuelle, parce que c'est ça qui manque à la scène..."

La pauvre fille hésita un instant et avoua : "je suis vierge, monsieur."

Personne ne sut que dire. Il semblait que dans un cas pareil, la mémoire émotive de Stanislavski était inutilisable. Alors un acteur suggéra :

"Peu importe. Elle peut se souvenir de quelque chose qui lui a donné un immense bonheur... et puis voilà... après on fait le transfert... je sais pas moi..." Le metteur en scène accepta la proposition, on fit l'exercice, puis la scène se passa merveilleusement bien.

Ce fut la joie et l'excitation générales ; on demanda à la jeune fille comment elle avait fait, comment elle était arrivée à avoir ce visage si sensuel, si heureux, si attirant. Elle répondit la vérité :

"Et bien, pendant qu'on parlait de sexe et de comment Stanley était merveilleux au lit, je me suis souvenue d'un après-midi ensoleillé où je m'étais mise à manger trois glaces à la suite, sous un cocotier sur la page d'Itapoan..."

Ces cas de "transfert" extrêmes ne sont pas rares. En réalité, il est absolument inévitable qu'il y ait différents degrés de "transfert" : quelqu'un se souvient d'une émotion qu'il a ressentie à un moment déterminé, dans des circonstances déterminées, qu'il est le seul à avoir vécues ; ce sont ces circonstances absolument uniques qui, lorsqu'elles sont transférées, changent et se modifie un peu.

Je n'ai tué personne, mais j'en ai eu envie : j'essaie de me souvenir de l'envie que j'ai eue et je fais le transfert pour Hamlet quand il tue l'oncle.

Le transfert est inévitable mais je ne crois pas qu'il doivent aller aussi loin que dans la cas rapporté par Robert Lewis : un acteur relativement célèbre faisait pleurer le public d'horreur quand, dans une scène pathétique, il sortait son revolver, le pointait sur sa tempe, le doigt sur la détente, prêt à tirer, tandis qu'il parlait de l'inutilité de sa vie. L'acteur bouleversait et était lui-même bouleversé ; les spectateurs pleuraient quand il le voyait pleurer, ils sanglotaient quand ils entendaient sa voix sanglotante.

Lorsque Lewis lui demanda comment il était arrivé à un tel impact, à un tel débordement d'émotion, à un tel choc pour le public et pour lui-même, l'acteur répondit :

- Mémoire émotive, mon vieux. Tu n'as pas lu Stanislavski ? Ça y est dedans.

- Euh, oui..., dit Lewis, il t'est arrivé un jour d'avoir envie de te tuer, alors tu utilises la mémoire émotive et voilà... Pas vrai ?

- Envie de me tuer ? Moi ? J'aime la vie, mon vieux. Pas du tout.

- Alors ?

- Voilà comment ça se passe : quand je braque le revolver sur moi, il faut que je pense à quelque chose de triste, de menaçant, de terrible. Bon. C'est ce que je fais. Tu te souviens que je lève toujours les yeux quand je vise ? La clef est là ! Je me rappelle que lorsque j'étais pauvre, je vivais dans une maison sans chauffage et sans électricité, et à chaque fois que je prenais un bain, c'était un bain d'eau glacée. Quand j'approche le revolver de ma tête, je lève les yeux vers la douche, je pense à l'eau froide qui va me tomber sur le corps... Ah, mon ami, comme je souffre, comme les larmes me montent aux yeux !

D'où provient cet extrait de texte ?

Cette section tente de résumer les grandes lignes de la pensée de Boal. Vous trouverez dans le menu de gauche les différents thèmes que j'ai extraits de sa lecture. S'ils sont bien plus nombreux que dans ma synthèse de Stanislavski, c'est simplement parce que Boal est un praticien, plus qu'un théoricien, et que son expérience l'a amené à aborder des problèmes plus divers et variés que la pensée théorique et cohérente de son prédécesseur :

Ces diverses pages sont des compilations d'extraits du livre "Jeux pour acteurs et non-acteurs" disponible aux éditions "La Découverte".

Si les extraits proposés ici sont parvenus à vous intéresser, je vous recommande vivement la lecture du livre complet.

Vous y trouverez notamment une incroyable collection d'exercices à pratiquer en stage de théâtre, des récits d'expériences liées au "Théâtre-forum", au "Théâtre-image" et au "Théâtre invisible", et des considérations très diverse de ce praticien de génie qui a totalement renouvelé l'approche moderne du théâtre et qui sert aujourd'hui de référence à la majorité des metteurs en scène modernes.

Augusto Boal est sans aucun doute l'homme de théâtre le plus influent et le plus lu de ce début de siècle.


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