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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

Apologie du "méchant"

Le "méchant" est un personnage quasi-incontournable. Qui est-il vraiment ?

Que l'on parle de comédie ou de tragédie, la quasi-totalité des pièces illustre un combat du bien contre le mal, du "gentil" contre le "méchant".

L'idée est bien entendu de permettre au spectateur de s'identifier au gentil et de lui donner les clés qui lui permettront de vaincre le méchant (dans la comédie) ou de lui tenir tête avec honneur (dans la tragédie).

Si les comédiens amateurs espèrent en général se voir confier le rôle du gentil (le jeune premier, par exemple), on constate que les acteurs expérimentés ne rechignent pas, exigent quelquefois, d'être l'incarnation du côté obscur de la Force ou préfèrent encore se placer dans la peau du "valet/serviteur".

Dans ma page sur les genres comédie et tragédie, j'explique en quoi le personnage du "valet" est souvent le plus intéressant : c'est lui qui fait avancer l'histoire et qui y tient le rôle principal (contre toute apparence). Ce "valet/fou du Roi" est un personnage complexe (et décomplexé !), ambigu, libre de toutes les fantaisies et l'on comprend facilement en quoi il peut attirer un acteur d'expérience qui pourra démontrer tout son talent et sa polyvalence dans ce rôle débridé.

Mais pourquoi Diable vouloir incarner le méchant ? Peut-être tout simplement parce que le rôle du gentil n'est finalement pas intéressant !

Qu'est-ce qui cloche chez le gentil ?

Bond drague
Le gentil passe son temps
à draguer les filles au lieu 
de faire avancer l'histoire.
Si son destin et ses copines
ne faisait pas tout à sa place,
il n'irait pas loin.

Le gentil est un personnage lisse, sans grande saveur, qui doit être suffisamment neutre pour permettre à tout un chacun de s'y identifier.

Dans la comédie, il est souvent un peu béta et serait bien incapable de résoudre les difficultés qui se présentent à lui sans l'aide de son valet.

Dans la tragédie, il se laisse enfermer dans le piège du destin et n'a pas le courage ou la force de vaincre les conventions sociales, la loi (divine ou terrestre), les croyances, le système qui le tient prisonnier et va le mener vers une issue fatale. Le héros de tragédie n'a "pas de bol" et on s'en trouve souvent agacé au point d'avoir l'envie de lui botter les fesses en lui disant "arrête de subir, remue-toi un peu !".

Il n'y a guère que le super-héros, version moderne du personnage tragique, qui présente un intérêt par l'ambiguïté qu'il comporte (une part de lui est monstrueuse). Mais tous les super-héros ne se valent pas et pour ma part je préfèrerais largement incarner Batman (sombre et torturé) que Superman (béta et musclé).

Le méchant est un personnage complexe

Remarquons d'abord que dans le schéma classique de la comédie, le méchant est l'exact opposé du gentil qui va l'affronter. À gentil généreux, méchant avare, à gentil courageux, méchant lâche, à gentil honnête, méchant menteur et manipulateur.

Dans la même logique, le côté lisse et sans saveur du gentil transforme le méchant en personnage complexe et savoureux. Le côté naïf (pour ne pas dire stupide) du gentil fait du méchant un personnage intelligent, souvent rusé. Notez d'ailleurs que si le gentil a besoin du valet pour le défendre, le méchant doit généralement se débrouiller seul pour lui faire face (car personne ne l'aime et personne ne voudra l'aider). Le jeu ne serait pas équilibré si le méchant n'avait pas un solide sens pratique et un minimum de machiavélisme.

Dans la tragédie, le méchant incarne une force divine ou diabolique, ce qui lui confère évidemment une aura et une majesté enviables. Ce rôle de représentant le dote d'une connaissance occulte qui surpasse largement celle du héros, mais qui ne l'empêche pas d'être torturé. Son corps ne peut contenir sans dommage le feu divin (ou maléfique) qui brûle en lui. On devine qu'il souffre finalement autant (voir plus) que le héros.

Le méchant est fort, viril et respectable

David et GoliathLe méchant est le gardien du pouvoir. On est pas toujours sûr qu'il a pleinement mérité sa position, mais au moins il la tient avec un certain panache.

Tant que le gentil ne vient pas tout gâcher, le méchant est craint et respecté (et donc respectable). Il démontre sa force dans une brutalité et une cruauté de bon aloi. C'est une méthode de gestion simple, sans doute, mais elle est efficace. Même si le méchant n'est pas très propre sur lui, il a de la classe.

En somme, si le gentil n'était pas si envieux et égoïste, il laisserait le méchant mourir tranquille au lieu de lui piquer sa place. Si le valet de la comédie ou le destin de la tragédie n'était pas là pour lui filer un coup de main, on constaterait facilement que le gentil n'a pas une carrure suffisante pour prétendre occuper la place du méchant.

Le méchant est un personnage tragique

Quel que soit le cadre de la pièce (comédie ou tragédie), le méchant est un personnage tragique.

On devine qu'il a, dans un passé lointain, vendu son âme au diable. Si sa culpabilité est indiscutable, on peut supposer qu'il en souffre au moins un peu, puisque personne ne l'aime.

Même quand le texte décrit un méchant un peu trop monolithique, le comédien d'expérience saura lui faire exprimer des doutes, des regrets, une douloureuse envie de rédemption, qui l'humanisera et fera de lui un anti-héros auquel le public finira par pardonner (un peu) sa nature, même s'il le condamne par principe.

Le méchant est tragique dans la mesure ou le scénario ne lui laisse aucune chance. Il porte le poids d'une faute passée, une erreur d'aiguillage. Mais dans la mesure où cette erreur a été commise avant même le début de la pièce, on peut considérer qu'elle symbolise le péché originel, ce qui fait du méchant un être humain, même si ses actes et son apparence n'en rendent plus vraiment compte.

En d'autres temps, en d'autres lieux, le méchant aurait pu être un héros fort respectable. Il l'a d'ailleurs peut-être été autrefois (cette idée est implicite dans la comédie, puisque le méchant y est symbolisé par le père).

Avant de se coiffer de cornes et de porter sa fourche, Satan n'était-il pas un ange ? Cet ange déchu est-il vraiment coupable de la colère divine qui l'a rendu maître de l'Enfer ? Ou est-il victime d'un caprice divin dont les tragédies regorgent ?

Le méchant agit, alors que le gentil ne fait que se plaindre

Dans la comédie, le gentil ne sait rien faire d'autre que se plaindre et le valet se tape tout le boulot pour que l'histoire puisse avancer.

Dans la tragédie, le héros ne cesse de s'interroger : Pourquoi moi ?  Qui suis-je ? Que puis-je faire ? Comment résister ? Il ne comprend rien à ce qui lui arrive et c'est le destin qui se charge de l'amener vers sa fin. 

Le héros n'agit pas (ou alors de façon mécanique, c'est à dire irresponsable), il pense, il se plaint, il nous fatigue.

Le méchant, lui, est un être responsable. Il agit et assume pleinement ce qu'il fait. Ses actes et ses paroles vous semblent discutables ? Discutez-en donc avec lui : vous constaterez qu'il a du répondant. Il sait pourquoi il agit et même s'il exprime parfois quelques remords, il n'a pas de regrets.

Le méchant n'est pas une femmelette. Même si son destin lui est imposé par la puissance divine ou diabolique qui le possède, il ne se plaint pas : il sert les dents et défend sa position vaille que vaille. Quand il est torturé, il garde ses problèmes pour lui et ne vient pas pleurer dans votre giron.

Le "méchant" n'est méchant que d'après votre morale

Chien méchantAprès tout, que reproche-t-on à ce brave méchant ?

Le méchant est LA victime de l'histoire. Ce n'est pas parce qu'il à la politesse - et le tact -  de ne pas s'en plaindre qu'on doit l'oublier. Si vous aviez du cœur, vous n'encourageriez pas le gentil, qui n'a pas besoin de vous. Vous applaudiriez le méchant qui s'en prend plein la figure, mais continue à se battre avec un courage admirable. Et à la fin de l'histoire, au lieu de lui cracher dessus et de lui reprocher son manque d'amour, vous pourriez faire preuve d'un peu plus de compassion.

S'il nous exposait sa version des faits, nous constaterions que le méchant a de bonnes raisons d'agir comme il le fait. Ses actes, lorsqu'ils semblent négatifs, ne font que préparer le futur règne du gentil.

Le méchant joue le bouc émissaire et se tape tout le sale boulot sans en tirer la moindre reconnaissance. Le gentil s'installe dans son trône sans l'avoir vraiment mérité. Où est la morale, je vous le demande ?!

Le méchant est un idéal de sagesse

Le gentil passe son temps à dire "c'est pas juste" et à vouloir tout remettre en question.

Non seulement le méchant assume ses actes et sa nature, mais il accepte le monde tel qui est, avec tout ce qu'il peut comporter de cruel et de pas beau. On peut l'accuser d'avoir perdu ses illusions et d'être un peu cynique, mais au fond, n'a-t-il pas atteint l'idéal de la sagesse orientale ? N'accueille-t-il pas le monde dans son cœur sans vouloir le changer ?

Avouez-le :  le méchant incarne l'idéal que vous n'avez pas la force de poursuivre. Quand vous serez grand(e), c'est à lui que vous aurez envie de ressembler. Si vous êtes si aussi admirable que vous le pensez, vous aurez peut-être réussi à préserver les quelques valeurs morales qui - selon vous - lui font défaut. Peut-être...

Commencez par lui témoigner votre amour, sans quoi vous ne valez pas mieux que lui.


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