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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

L'imitation

Danger ou arme fatale ? L'imitation dans le jeu de l'acteur.

Autres pages en rapport avec cette page :
Stanislavski et l'imitation - Frankenstein et le plongeur (exercice)

Camémélon De Niro
Le Caméléon fait preuve
d'un don d'imitation
absolument stupéfiant.
Regardez le spécimen ci-dessus.
N'est-ce pas Robert De Niro
tout craché ?
"Are you talking to me ?!"
      "Are you talking to me ?!"

Si l'on en croit Stanislavski, l'imitation est absolument à banir des techniques du comédien :

"A l'aide de grimaces, d'artifices de la voix et de geste, ces (mauvais) acteurs n'offrent au public qu'un masque inanimé, vide des sentiments qui n'existent pas chez eux. Pour cela, ils ont inventé tout un assortiment d'effets conventionnels qui prétendent représenter toutes sortes de sentiments par des moyens extérieurs." (pour plus de détail sur le point de vue de Stanislavski, lire ma page consacrée à ce thème).

L'acteur sincère ne devrait donc jouer que lui-même. Il devrait se contenter de ressentir les émotions correspondant à la situation et au personnage et son corps adopterait de lui-même (avec un naturel parfait)  l'attitude correspondante.

Cet idéal est un sujet de réflexion particulièrement enrichissant. Il me semble toutefois un peu décalé dans le cadre du théâtre amateur : la plupart des comédiens ne disposent ni du temps ni de l'envie d'approfondir leurs talents à ce point.

En ce qui me concerne, et malgré mon expérience des planches, j'avoue humblement ne pas toujours réussir à éprouver le sentiment juste qui saura dicter à mon corps l'attitude correspondant au rôle ou à une scène particulière du rôle. Que faire alors ? Car il faut bien que la pièce avance ! Je vais piocher dans mes références théâtrales ou cinématographiques, je pioche aussi dans mon entourage, dans mes souvenirs. Je recherche le profil de personne ou de personnage qui me semble le plus proche de ce que je crois devoir incarner... et je l'imite.

L'observation

Quelle démarche a-t-il ? Comment parle-t-il ? Que fait-il de ses mains ? Que dégage-t-il autour de lui ? L'imitation commence évidemment par une observation méticuleuse du sujet imité.

Quelles sont :

Ces tensions et ces forces s'inscrivent dans son physique, dans sa posture. En quelques secondes d'observation, on repère facilement les articulations qui sont particulièrement mobiles et celles qui semblent bloquées. Si cette personne devait danser, comment bougerait-elle ? Surtout les pieds ? Surtout les jambes ? Surtout les bras ? Les mains ? La tête ? Le buste ? Tout le corps ?

La nuque est-elle rigide ? Le dos est-il cambré ou voûté ? Les épaules se placent-elles en avant ou en arrière ? Y-a-t-il une main ou une jambe qui semble plus mobile que l'autre ?

La personne est-elle statique ou agitée ? Parle-t-elle d'une voix forte ou joue-t-elle la discrétion ? Est-elle du genre à s'excuser en permanence ou à s'imposer grossièrement ?

Si j'attaquais cette personne, comment se défendrait-elle ? En avançant un bras ? Deux bras ? Une jambe ? En se tournant ? En fuyant ? En grognant ? En criant ? Serait-elle à l'aise ou paniquerait-elle ?

Si j'allais vers cette personne pour l'embrasser et la serrer contre moi, comment réagirait-elle ? Par un sourire ? Une surprise embarrassée ? Une réaction d'accueil ? De rejet ? Du mépris ? De la colère ? De la joie ? De l'amour ? De l'humour ?

Que mes hypothèses soient tout à fait justes importe peu, finalement, pourvu qu'elles me permettent de me construire un personnage plus solide. Je fais confiance à mon imagination pour combler les vides de mes observations. Au cours de mon existence, mon inconscient a noté des centaines de postures et d'attitudes chez les personnes que j'ai côtoyées, les acteurs que j'ai déjà vu jouer. Je sais que je vais pouvoir piocher dans ce répertoire pour y trouver les gestes qui me manquent.

L'expérimentation

Certains gestes vont me venir facilement et naturellement. D'autres me sont plus ou moins étrangers. Au stade de l'expérimentation, je ne recherche pas la vraisemblance, je me contente d'essayer de reproduire ce que j'ai pu observer, en exagérant autant que possible la voix, le geste, l'attitude.

Ce travail se fait en utilisant mon rôle comme support : je choisis les répliques qui me posaient problèmes et je les récite en caricaturant mon personnage à l'extrême.

S'il faut parler fort, je hurle, s'il faut être discret, je murmure au point d'être tout à fait inaudible. Je bloque totalement telle ou telle articulation ou j'agite en tremblant celles qui doivent être mobiles.

Tout ça ne ressemble à rien, mais ça n'a aucune importance.

L'expérimentation me permet d'inscrire le geste ou l'attitude dans ma mémoire corporelle. Ce n'est pas un travail de l'intellect, c'est un travail physique. C'est mon corps, mon inconscient, qui apprend une nouvelle façon d'être et de bouger. La répétition est donc absolument indispensable à ce type d'exercice.

Comme un joueur de tennis répète 1000 fois son coup droit ou son revers, je caricature encore et encore mes gestes et ma voix.

Ma mémoire ne fonctionne pas de la même façon le soir et le matin, le lundi et le vendredi, avant et après manger. Je répète donc mes exercices dans toutes ces situations pour ancrer plus profondément cette nouvelle façon d'être dans mon corps.

L'adaptation

Quand les gestes imités me sont devenus familiers au point d'être presque des automatismes, je reprend la lecture de mon rôle de façon plate, sans plus rien essayer de jouer.

Je suis toujours surpris de constater alors que mon personnage a pris corps. Sans aucun effort de ma part, sans que je n'ai à le solliciter, il se manifeste au cours de ma lecture. Les mots déclenchent des postures, un ton particulier de la voix, presque malgré moi. Je retrouve trace, bien entendu, des caricatures que j'ai travaillées dans la phase précédente. Mais elles sont comme gommées, adoucies et en même temps transformées par mon corps quand je le laisse réagir librement au texte. Mon corps n'a conservé que ce qui lui correspondait. Il a adapté à ma morphologie les gestes que je lui ait imposés.

Si je suis attentif à moi-même, je constate même que le texte est à présent porteur d'émotions. Maintenant que mon corps bouge de lui-même et que je n'ai plus besoin de m'en occuper, mon cœur commence à vivre le texte, à réagir, comme par automatisme, à ce que mon corps lui dit.

Tant que mon esprit seul essayait de parler à mon cœur, il ne se passait rien. A présent que mon corps l'accompagne, mon cœur semble capable de tout entendre. Il entend même des choses que mon esprit ne lui a jamais dites.

Et mon esprit s'interroge : pourquoi suis-je donc si mélancolique dans ce passage ? Pourquoi tant de colère retenue dans celui-là ? Ces questions, bien sûr, n'ont aucun intérêt. Ce qui compte, c'est que mon personnage - quel qu'il soit - commence vraiment à vivre en moi. Et si ce personnage éprouve des émotions qui me semblent étrangères ou incompréhensibles, c'est sans doute une bonne chose pour moi, car son expérience va enrichir la mienne.

L'acceptation

Tout ce qui précède ne relève que de la technique et fonctionne à coup sûr, pourvu que j'y consacre l'énergie et le temps nécessaire.

Le plus difficile est d'accepter le personnage qui commence à vivre en moi. Il n'est pas moi, il n'a pas mes valeurs. Il est parfois violent, ou ridicule, lâche ou stupidement naïf, etc. Dieu sait que je ne voudrais pas être comme ça dans ma vie.

Il a le chic pour provoquer chez moi de la gêne ou de la honte lorsqu'il emprunte (et empreinte) mon corps.

C'est le moment de me demander ce que je veux vraiment. C'est le moment où je dois décider si je suis capable de jouer avec sincérité ou si je vais me contenter de parader sur scène. Et comme j'ai une longue expérience derrière moi, je sais que je suis déjà en danger : j'ai vu tant de fois des acteurs qui fuyaient leur personnages. Comme ils m'ont semblé ridicules !

A travers ce refus, leurs peurs, leur manque d'assurance et leurs faiblesses me deviennent transparentes.

Vais-je à mon tour me laisser dominer par mes peurs ? Les qualités que je m'attribue sont-elles suffisamment solides pour que je puisse les mettre à l'épreuve ? Ou mister Hyde est-il tapi sous ma surface, prêt à jaillir comme un diable hors de sa boîte si je lui laisse le champ libre ?

Suis-je fragile et instable au point qu'une pièce de théâtre puisse remettre en question toute ma personnalité et me faire basculer du côté obscur de la Force ? Je sais bien que non, mais mon mental a beau vouloir me rassurer, les peurs sont toujours là.

Je n'ai qu'une voie pour m'en sortir : celle de la compassion pour mon personnage et pour moi-même.

La compassion pour le personnage

La page "Apologie du Méchant" illustre parfaitement ce paragraphe.

J'appelle mon intellect à la rescousse. Il me fait remarquer que chacun de nos défauts nous oblige à développer une compétence particulière. Si je suis faible, j'apprends à éviter les coups, par la fuite ou par la séduction, ou j'apprends à les encaisser, par la résistance et l'endurance. Si je suis menteur, je développe mon imagination et ma capacité de persuasion. Si je suis lâche, je suis sans doute un homme doux, peut-être même sensuel. Etc.

Je vais donc rechercher toutes les compétences que mon personnage a dû développer pour gérer ses faiblesses et ses insuffisances. Et je vais me réjouir de posséder désormais une part de ces compétences et d'avoir l'occasion de les exprimer sur scène.

Je décortique le rôle et j'identifie toutes les fois où les paroles ou les actions de mon personnage sont bénéfiques. Même si elles sont involontaires, les retombées positives des actes de mon personnage sont à verser à son crédit.

J'appelle mon cœur à la rescousse. Il me fait remarquer que mon personnage n'avait pas d'autres choix que d'être ce qu'il est. Si le texte ne me propose pas une explication plausible à chacun de ses défauts, j'en invente une et je l'inscrit dans son histoire.

Ce que mon intellect n'est pas parvenu à excuser, mon cœur va tenter de le pardonner. Après tout, si mon personnage porte en lui des défauts que je n'ai pas, que je n'ai plus, c'est qu'il n'a pas eu ma chance. Puis-je lui en vouloir ? Ou suis-je assez généreux pour l'aimer ?

Je m'imagine en train de dialoguer, de boire un verre ou de marcher avec mon personnage. Je fraternise avec lui. Si je l'amène à se confier à moi en toute sincérité, que me dit-il sur ce qu'il est et sur ce qu'il a fait ?

J'appelle mon corps à la rescousse. Mon personnage a un "balai dans le cul" ou, au contraire, se tient voûté ? Il boite ? Il traîne les pieds ? Quelles aptitudes cela a-t-il développé en lui ? Le fait d'être raide ne lui permet-il pas de rayonner d'une autorité "naturelle" ? Le fait d'être voûté ne lui donne-t-il pas une vision plus précise de tout ce qui se passe au sol, et un certain sens de l'observation dont les autres personnages sont dépourvus ?

Si ses mains gigotent, c'est peut-être un bon joueur de carte ou, qui sait, un jongleur fabuleux. Si ses mains sont raides, c'est peut-être parce qu'il est précis et parvient à contrôler le moindre de ses mouvements de doigt.

La compassion pour moi-même

Si je ne parviens pas à accepter totalement mon personnage, c'est qu'il pourrait me faire du mal ou me mettre trop en danger.

Tout ça me prouve que je ne suis pas encore un être parfaitement accompli, que je porte toujours en moi quelques faiblesses. Rien de bien nouveau, finalement. Je n'ai jamais prétendu être le Dalaï-Lama.

Mes peurs me protègent. Si je ne peux les vaincre, je les accepte et je fais avec.

Je ne parviendrais sans doute pas à incarner parfaitement mon personnage, mais je peux quand même laisser une part de lui s'exprimer à travers mon corps et ma bouche. C'est déjà ça de gagné.

J'avance pas à pas. Ce que je ne peux pas faire aujourd'hui, je saurai le faire demain.

Mon intellect se démène pour essayer de me convaincre : il ne s'agit que d'un jeu, la scène est un monde imaginaire où tout est permis, où j'ai le droit d'être détestable, méprisable, égoïste, lâche, peureux, mesquin, stupide. Personne ne m'en voudra. Tout le monde sait bien que je suis différent en tant qu'acteur et en tant que personnage. Plus j'accepterai de laisser le personnage me guider, plus je serai admirable et respectable en tant qu'acteur.

J'écoute mon intellect avec politesse, mais je n'oublie pas que je suis un être humain. J'ai un cœur et un corps qui font ce qu'ils peuvent et que je respecte infiniment, car sans eux, je ne pourrais jamais être un acteur accompli.


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