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Ce texte est extrait du site www.theatrons.com

Caricature et intériorisation

Deux façons de jouer, deux philosophies opposées

Du masque à la méthode Stanislavski

masque d'IronMan
Le masque d'Iron Man

Dans le théâtre antique et jusqu'au xviie siècle, les acteurs portaient des masques qui couvraient l'ensemble de leur visage. L'intériorisation du rôle n'avait de toute évidence aucun sens dans ce contexte. Les spectateurs étant très éloignés de la scène, les gestes devaient être exagérés, les voix fortes et les intonations forcées afin que les caractères puissent être perceptibles par le public.

Dans le "No" (art théâtral japonais), le masque est encore l'attribut obligé du comédien.

Le jeu de l'acteur masqué est à la fois plus subtil et plus grossier que celui de l'acteur à visage nu. Comment exprimer la joie ou la colère sous un masque ? En faisant trembler sa main, en frappant le sol avec le pied, en faisant des gestes brusques avec la tête, par exemple.

Le masque oblige l'acteur à maîtriser parfaitement son corps et fait appel à l'imagination du spectateur. Selon Arianne Mnouchkine : "Un certain type de cinéma et de télévision nous a habitués au psychologique, au réalisme, au contraire d’une forme, donc au contraire de l’art ; on dispose les acteurs dans un décor, mais le plateau ne leur appartient plus vraiment. Alors qu’avec le masque, ils créent leur univers à chaque instant."

Au xviie siècle, le masque est définitivement abandonné en Europe sous sa forme physique, mais on peut considérer qu'il reste présent sous sa forme symbolique car le jeu des acteurs est toujours emphatique et exagéré. Les personnages sont joués d'une façon caricaturale afin de s'assurer que le public a bien compris leur nature.

Avec l'amélioration des salles de théâtre qui bénéficient désormais d'une meilleure acoustique, le jeu se fait rapidement plus subtile. Molière, en tant qu'acteur, montra à ses contemporain qu'un jeu "naturel" pouvait mieux servir la pièce et l'histoire que le jeu caricatural qui se pratiquait jusqu'alors.

Le siècle des lumières à soif de raffinements et le souci du réalisme s'impose au théâtre comme en littérature. Il triomphe avec le "naturalisme" qui tente de présenter "des tranches de vie, mises sur scène avec art", selon Jean Jullien (1854-1919).

Constantin Stanislavski apporte à ce nouveau genre une réflexion profonde sur le travail de l'acteur qui recherche "la sincérité du jeu et la vraisemblance la plus parfaite". Il propose aux acteurs d'utiliser leurs souvenirs, leur "mémoire affective" pour vivre les émotions sur scène au lieu de les singer.

D'autres écoles de la même époque (le cinéma soviétique, par exemple) sont en totale opposition avec la "méthode Stanislavski" : l'acteur y est considéré comme une sorte de machine à la disposition du metteur en scène, il doit pouvoir contrôler son corps de manière mécanique pour obtenir les mouvements et l'attitude prévus par le scénario ou par la volonté du metteur en scène. Avec cette façon de travailler, parfois appelée "biomécanique", il n'y a plus de place pour les émotions de l'acteur. Cette façon de voir revient finalement à retenir l'imitation comme la seule approche valable de l'interprétation.

acteurs de l'actor's studio
Clint Eastwood,  Barbra Streisand, 
Robert Redford et Paul Newman sont
quelques-uns des acteurs formés par
l'Actor's Studio

La "méthode Stanislavski" fut cependant reprise par l'Actor's Studio dans les années 1950 et devint définitivement la référence aux États-Unis pour le théâtre et le cinéma, lorsque des élèves comme Marlon Brando, James Dean ou encore Elizabeth Taylor rencontrent le succès.

De nos jours, l'"Actors Studio" a essaimé dans le monde entier et a finit par devenir le nom moderne de la méthode Stanislavski plutôt qu'une institution localisée dans un lieu précis. Cette méthode fait désormais figure de passage obligé pour tout comédien souhaitant évoluer dans le monde du théâtre ou du cinéma.

Revenons au masque !

Louis de Funès dans l'AvareLe masque, ou ses formes symboliques que sont l'exagération et la caricature d'un personnage, garde un intérêt irremplacable : il permet au spectateur de prendre sa distance par rapport à l'histoire ou au personnage.

Comme je l'explique dans "Tragédie et comédie", la distanciation est absolument indispensable à certains effets :

Le refus de la caricature peut-être une forme de snobisme. Quand un amateur interprète le personnage de l'Avare selon la méthode Stanislavski, il y a, à mon avis, un contre-sens. Ce personnage, issu de la farce, est une caricature par essence. En "faire des tonnes", "forcer le trait" et faire rire de l'exagération, c'est ce que Molière faisait en l'interprètant.

Dans les grandes lignes, notre époque privilégie clairement le jeu réaliste et porte un regard agacé et dédaigneux sur les acteurs qui "en font trop".

Mais le symbolisme du masque et du jeu caricatural dégage une poésie qui peut toujours séduire lorsqu'il est utilisé à bon escient. La commedia dell'arte (caricaturale à l'extrême) semble retrouver un certain intérêt auprès de metteurs en scène modernes (Markus Kupferblum, Attilio MaggiulliMarc Favreau, ...).

acteurs de l'actor's studio
Le masque du film
"The Mask"

La tradition des masques et du jeu forcé survit encore aujourd'hui à travers les clowns (dont le nez rouge est une symbolisation du masque) et à travers quelques comédies "latines" de théâtre et de cinéma telles que La Vita e bella de Roberto Benigni en 1998. Le cinéma américain reprend également ce type de jeu dans de nombreuses comédies d'aventures et/ou destinées à un public adolescent ("Ace Ventura", "The Mask", "The Grinch", "Scary Movie", "Austin Powers", "Borat", "Pirates des Caraïbes", etc.)

Par ailleurs, les films de super-héros (qui portent un masque !) sacrifiant délibérément le réalisme et la vraisemblance au profit de l'action et du rêve, remportent un succès de plus en plus vif depuis les années 2000.

Comme ce fut le cas tout au long de l'histoire, il semble que le poids de l'académisme empêche le jeu caricatural de se développer dans les formes artistiques "officielles" du théâtre, alors qu'il continue de faire rire et rêver sans complexe dans ses formes populaires (le cinéma grand public).

Quelle stratégie choisir ?

L'acteur accompli doit maîtriser aussi bien le jeu caricatural que le jeu intériorisé. Il doit voir ces deux types de jeux comme complémentaires plutôt que contradictoires. Son choix d'interprétation dépendra autant de la nature du personnage que de sa propre inspiration.

Jouer du Tchekov en grimaçant peut donner un résultat grandiose si vous savez ce que vous faites et pourquoi vous le faites.

Jouer ou mettre en scène "L'Avare" dans la retenue et l'intériorisation peut également être une démonstration de génie si vous vous sentez de taille à recréer cette pièce dans une nouvelle perspective.

Soyez simplement conscient de ce que vous faites et des goûts du public. Nous ne sommes plus habitués aux masques et aux jeux forcés (symbolisés) mais nous sommes tous disposés à nous laisser surprendre quand le talent est au rendez-vous.


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